Mensuel de l’éco-logique n°2


Comment soigner le monde en mangeant?

L'alimentation est le premier pas vers une transition éco-logique car manger est un geste essentiel de notre quotidien qui a un impact direct sur l’économie, l’environnement et la santé. Ce qu’on mange vient de la terre et son exploitation actuelle entraîne pollution, réchauffement climatique, problèmes de santé publique et disparition des paysans.

« L’élevage, à lui seul, est responsable de 18% des émissions de GES. 65 milliards d’animaux sont élevés chaque année dans des conditions insupportables pour être ensuite abattus. Pour les nourrir, des millions d'hectares de forêts sont rasés pour faire pousser du soja et du maïs qui épuisent et polluent les sols (à cause des pesticides). De nombreuses espèces et les populations qui y vivent sont chassées ». (Film Demain).

Le problème est simple : puisque la population mondiale grandit, la production doit grandir. Il faut bien nourrir les plus de 7,5 milliards de bouches humaines en 2017 qui n’étaient que 6,1 milliard en 2000 ! En fait, la production actuelle pourrait nourrir 12 milliards de personnes, mais plus d'1/3 des céréales produites dans le monde en 2014 l’étaient à destination des bêtes dans les élevages. A cela il faut ajouter le nombre de pertes, notamment en raison de notre quête effrénée pour le « produit parfait ». Ainsi, pour la FAO, 1,6 milliards de tonnes de nourriture sont perdues chaque année. Il ne faut pas gaspiller la nourriture disaient les parents ! Et bien on s’en fout royalement… En Grande-Bretagne, 30 % des légumes ne sont pas récoltés car ils ne correspondent pas aux standards du marché. Ces dernières décennies la pratique est allée dans le sens d'une production toujours plus intense et plus rapide. Or, pour produire plus, il faut industrialiser l'agriculture, ce qui s'accompagne d'un niveau plus élevé d'endettement pour les agriculteurs qui cherchent à s'équiper d’outils pour produire plus. Entre 1960 et 2004, le volume production agricole a doublé mais le revenu réel des entreprises agricoles a perdu 56 %. A ce jeu de l’industrialisation, seuls les plus forts (les plus grosses exploitations), subsistent. En France, on passe de 2 millions d'exploitants en 1955 à 500 000 en 2010. Autre dommage collatéral, les terres agricoles deviennent un bien très convoité en raison d’une certaine spéculation sur les produits agricoles.  Ainsi la banque NL Rabobank a acheté des terres agricoles en Pologne et en Roumanie en 2011 avec pour objectif de les revendre dans 10/15 ans en multipliant le prix par 3.

 Alors que peut-on faire ? Tous êtres végétariens?

Avant de voir les solutions concrètent qui existent au quotidien, en dehors du véganisme, il faut vouloir agir et donc prendre conscience de l’importance de notre rôle pour sauver ce qui nous nourrissent (les paysans) et ceux qui se nourrissent (tout le monde). 3 conséquences nuisibles découlent de cette situation problématique:

  • la surproduction et les déchets qu'elle entraîne
  • la consommation de produits gorgés de pesticides et herbicides 
  • la disparition des petits paysans

La vraie question est de savoir comment peut-on simplement faire émerger un nouvel agencement production alimentaire/consommation alimentaire?

Focus : De la mort à la résurrection du monde paysan 

Pour François Léger, professeur à Agro ParisTech, jusqu'en 1907 les paysans étaient "écolos".

Ils pensaient à la fois à leur production actuelle mais aussi à celle future et à la préservation de la fertilité de leurs sols. Mais avec la chimie et l’invention de l’engrais minéral en 1907 changement de programme : l’objectif est désormais d’éliminer le concurrent. Il explique que « industrialisation » veut dire efficacité de la productivité. Les investisseurs sont loin et de plus en plus distincts des propriétaires. Du coup, la première des préoccupations est la fructification du capital au jour le jour et sans forcément faire des investissements sur le long terme pour maintenir fertilité des terres. La gestion "court-termiste" est pourtant destructrice des sols et du savoir-faire paysan.

L’avis de ce spécialiste confirme le vécu de Didier, 57 ans, paysan : « Moi j’aime travailler comme mon grand-père travaillait, il faisait des journées de malade, à l’époque on travaillait avec les chevaux ; mais au niveau des soins des animaux, des cultures, on ne traitait pas, on travaillait avec la nature sans la dénaturer. C’est encore possible de travailler la nature de cette façon mais de façon raisonnée et raisonnable. Mais les gens en veulent toujours plus, toujours augmenter les rendements alors ils bourrent d’azote, de traitements et tout ce qu’ils veulent. Ils n’y arrivent pas en plus. Mais ils tuent la terre. C’est plus que du pesticide c’est tout ce que tu veux mais c’est plus de la terre. Les mecs ils ont tout cassé, c’est tout ravagé. La terre dans le temps on la travaillait avec des chevaux. Et quand ils labouraient, ils labouraient sur 15 cm et pas sur 25 cm. Ils faisaient respirer la terre sans rien casser. Aujourd’hui, ils font des concours de labour pour voir lequel va labourer le plus en une journée. Ca devient de la folie. Donc on marche sur la tête ».

Pour François Léger, la solution pourrait être de repenser les champs dans un environnement plus large en créant des éco-systèmes qui permettraient, par exemple, de fonctionner avec les pucerons et de ne pas avoir à les éliminer avec des produits chimiques. Mais ce n’est pas chose facile, comme le fait remarquer Liliane, 56 ans agricultrice « dans la bio, c’est en amont que se fait le travail. Pour une culture qu’on met en place l’année N, on doit raisonner l’année N-1 et l’année N-2 car quand la culture est mise en place on ne peut pas désherber, on ne peut pas faire des traitements. On a des façons de faire totalement différentes de l’agriculture traditionnelle. Nous on travaille en agronomie par rapport à la vie du sol, la vie de la plante, de la microfaune et de la microflore. On a des connaissances très poussées du sol. On a aussi des contraintes vis-à-vis du bien-être animal. Ceux qui se convertissent ont conscience de la vie de la terre et de sa souffrance en raison des traitements industrialisés de l’agriculture traditionnelle ».

Pour François Léger, une solution proche de l’agroécologie" permet de retourner sur des modèles à l'échelle de l'homme : de plus petites exploitations, qui vont produire moins de quantité, moins de chiffre d'affaires. Pour Liliane, il est clair qu’on peut « faire différemment en choisissant l’agriculture biologique. Au départ, personne ne t’incite à faire du bio. C’est une réflexion personnelle qui prend un certain temps. Mais avant de faire une transition vers ce type d’agriculture, il faut déjà être en situation d’équilibre. Il faut être mûr. Il faut avoir récupéré son équilibre en termes financiers pour faire une conversion en agriculture biologique. On demande moins de rendement dans les champs, moins de lait par vache, mais on va le vendre plus cher, tout en restant raisonnable ».

Dans ce schéma, selon François Léger, la question de la vente est plus présente pour les agriculteurs. Il s’agit de reconstruire du lien avec le consommateur en surfant sur le boom de la vente directe et des circuits courts. De fait, de plus en plus d'actions collectives locales, plus ou moins fédérées, voient le jour et se pose la question de la réorganisation de la démocratie économique du monde paysan. Tout l’enjeu est de savoir comment avoir des sociétés qui partent des initiatives collectives locales et non pas du sommet. L'agriculture, pour survivre, doit se penser comme citoyenne, pas seulement une relation marchande. Pour Liliane « si les politiques s’y mettent et donnent des fonds c’est une aubaine, pour les consommateurs qui auront plus d’offres, et les paysans qui retrouveront le contact avec la terre. Mais il faut qu’ils tiennent leurs promesses sinon c’est affreux. Les gens qui se sont convertis, qui n’ont pas de revenus et ne voient pas les primes arrivées c’est très bizarre. Par exemple, il avait eu une annonce comme quoi les cantines scolaires devaient proposer 20% de bio et certains ont mis des freins alors que cette mesure avait du sens ».

Que peut-on faire ? 4 actions au quotidien

  • Avoir pleine conscience de notre empreinte carbone en mangeant

 Selon le psychiatre Christophe André, la pleine conscience c’est « prendre le temps de s’arrêter de faire, pour être ». Comme il l’explique simplement, nous visons « dans un monde où nous sommes sans cesse en train de courir. Et de faire : notre travail, nos courses, les devoirs avec nos enfants, le ménage, le rangement, écrire nos mails… Un monde dans lequel nous sommes l’objet d’une très grande pression. Si nous ne prenons pas garde à nous créer des espaces protégés, privilégiés, nous allons nous transformer en machines à faire. La vie en pleine conscience, c’est tout simplement ces moments où l’on s’arrête. Où l’on prend le temps de respirer et de s’apercevoir que l’on est en vie, dans un monde passionnant. Bien sûr qu’il est important d’agir. Mais sans oublier le pourquoi. L’idée de la pleine conscience, c’est tout simplement de se rendre plus présent à sa propre vie ».

Si on applique cette idée à l’alimentation il est, par exemple, possible de prendre (en quelques secondes) conscience de l’empreinte-carbone afin de consommer local, bio, zéro déchets ou encore fait maison…. Bref tout simplement moins et mieux.

L’empreinte carbone est un indicateur destiné à caractériser la pression exercée par une population en termes d’émissions de gaz à effet de serre, en fonction de son niveau de vie. Elle couvre à la fois les émissions directes de cette population et les émissions indirectes, liées à la production et au transport des biens et services qu'elle consomme, que ceux-ci soient produits en France ou à l'étranger. 

Ce qu’on peut faire : Tester un restaurant zéro déchet. A Toulouse par exemple, le "Ô local bio". En combinant magasin en vrac et restauration les gérants souhaitent faire disparaître les déchets liés aux emballages, composter les restes éventuels et utiliser l'eau de pluie pour les toilettes et pour laver le sol. Un nouveau format de consommation à développer !

  • Choisir nos produits afin de favoriser les circuits courts

Selon Dominique « en faisant ses courses au quotidien on peut mesurer plus facilement sa consommation concrète, et en garder le contrôle ». Dominique nous explique qu'elle a constaté « qu'il y avait une vraie demande de la part des consommateurs de consommer en circuit-court, c'est-à-dire au plus près en évitant vraiment l'empreinte carbone et pouvoir donner de nouveaux circuits de distribution aux producteurs locaux ». Chaque action individuelle de consommation permet ainsi d’éviter le gâchis alimentaire tout en diminuant l'empreinte carbone. L’idée est d’acheter en circuit-court et au quotidien au plus proche de nos besoins.

Un circuit court est un mode de commercialisation qui réduit voire supprime le nombre d'intermédiaires du producteur au consommateur. Cette définition englobe des formes de vente directes (à la ferme, par correspondance, sur les marchés ...) et certaines indirectes avec un seul intermédiaire (restauration traditionnelle ou collective, boucher, détaillant…).

Ce qu’on peut faire : Favoriser la production de tout partout en mangeant du miel de Barbès, en se lavant au savon de Montreuil ou en buvant de la bière de Nancy. Par exemple, vous pourrez bientôt manger le yaourt de Liliane à la ferme du Mariage en Mayenne. Afin de pérenniser sa ferme, elle va mettre en place une yaourterie avec l’aide d’un réseau « invitation à la ferme » qui l’aide pour la commercialisation « et d’autres choses qu’on ne maîtrise pas bien ». L’idée est de garder la valeur ajoutée sur la ferme. Cela lui permettra aussi d’embaucher une salariée. Pour les Parisiens qui ont trop peur de dépasser le périf vous pouvez choir une autre option sur : https://www.iledefrance.fr/transition/circuit-court

  • Plaider en faveur d’une meilleure nourriture dans les cantines

D’après un sondage réalisé par l’IFOP à l’automne 2017, 86% des personnes interrogées se déclarent favorables au vote d’une loi imposant l’introduction d’aliments issus de l’agriculture biologique, locaux et de saison dans la restauration collective publique.

De nombreuses collectivités sont déjà passées partiellement ou totalement au bio : Paris, Strasbourg, Saint-Étienne, Lons-le-Saunier… La ville de Barjac a ainsi mis la question alimentaire au cœur de ses considérations avec un maire qui a opté pour le bio dans ses cantines scolaires. C'est une ferme bio spécialement créée qui fournit les produits, même si dans l'école existe aussi un potager bio. En plus d'avoir un effet positif sur la nourriture des enfants, la démarche a sensibilisé les parents et plus largement les habitants du village à la transition alimentaire. L’année dernière, plus de 50.000 citoyens avaient déjà lancé une pétition pour interpeller les députés quant à l’adoption de cette loi, finalement déclarée inconstitutionnelle.

Ce qu’on peut faire : Interpeller les décideurs locaux en allant sur le site « macantine.bio ». La Fédération de parents d’élèves (FCPE), la Ligue de l’Enseignement, la  Fédération de l’Agriculture Biologique (FNAB) et Agir pour l’Environnement ont ainsi lancé une campagne qui vise à secouer les élus locaux et gestionnaires des cantines. L’idée est de plaider en faveur d’une loi pour imposer au moins 20 % de produits bio et locaux dans la restauration collective à l’horizon 2022. Actuellement, chaque jour, 7 millions de repas sont servis dans les établissements scolaires et moins de 3% des aliments sont bio.

Si vous n’avez pas d’enfant et que vous n’aimer pas manger avec Marianne à la cantine de votre taf, vous pouvez tout simplement manger moins de viande. Pour Emilie, « Le premier acte citoyen est de faire attention à ce que l’on met dans son assiette et cela passe d’abord par la réduction de la viande », ce que confirme Benjamin, « Il faut penser à rééquilibrer son régime alimentaire, plus de fruits et légumes, de céréales, moins de viande ». Il s’agit d’exemples de choix personnels mais le changement peut être collectif. Au Portugal, par exemple, depuis mars 2017, une loi permet de prévoir des plats végétariens dans toutes les cantines qui reçoivent de l'argent public (écoles publiques, universités, prisons.)

  • Construire notre permaculture individuelle à la maison

Pour Priscila, praticienne ayurvédique, « il fut un temps, je mangeais de la viande, je ne m’intéressais pas à l’environnement, à la souffrance animale et à tout ça. Je ne me préoccupais pas de l’écologie. J’avais juste une sensibilité par rapport à mon corps et au refus de tout ce qui est chimique. C’est ma rencontre et ma pratique de l’Âyurveda, une médecine traditionnelle indienne, qui m’a fait changer. Aujourd’hui, je suis végétarienne, je fais du tri sélectif, du recyclage, de l’échange, j’essaye d’acheter le moins possible. Si une femme vient me voir en consultation, je ne suis pas là pour prôner mon mode de vie. Je ne dis pas à mes patientes «  vive le veganisme ». Non, je prends les gens comme ils sont car je suis là pour leur apporter une aide. L’évolution de chaque personne est différente et je la respecte. C’est elle qui est la base d’un changement collectif de l’humain par rapport à la nature ».

La permaculture est une culture qui s'inscrit dans le développement durable. En pratique c'est une culture qui se fond dans l'éco-système. Le principe est de « positionner au mieux chaque élément de manière à ce qu'il puisse interagir positivement avec les autres (...). Dès lors, chaque fonction est remplie par plusieurs éléments et chaque élément remplit plusieurs fonctions, les déchets de l'un deviennent les produits de l'autre, permettant au tout d'être davantage que la somme des parties ». La permaculture dépasse la question de l'agriculture puisqu'il s'agit simplement de faire bien fonctionner tous les éléments d'un système y compris dans des entreprises, des villes, des jardins, etc. Associée à l'agriculture elle se fonde sur l'agroécologie, comme dans la Ferme du Bec Hellouin, qui a développé en 2010 un modèle de micro-fermes qui a vocation à s'exporter. C'est différent de l'agriculture biologique qui se contente de ne pas utiliser de produits chimiques pour cultiver mais doit, pour se faire souvent avoir recours à des techniques proches de l’agroécologie.

Ce qu’on peut faire : Cultiver un jardin agroécologique en recherchant une complémentarité entre les espèces, en utilisant du compost, en optimisant l'utilisation de l'eau, etc… Même avec très peu de place on peut se trouver deux trois plantes aromatiques ou médicinales à bichonner !